Kalibre présente Mathieu Denis et Simon Lavoie, deux réalisateurs à surveiller de la prochaine génération de cinéastes d’ici, dont le film Laurentie – qui a fait salle comble devant plus de 1 200 spectateurs lors de sa première mondiale au Festival international du film de Karlovy Vary l’été dernier – est en compétition dans la section Focus du Festival du nouveau cinéma, qui s’ouvre aujourd’hui.
Un film aux racines profondes qui dresse un portrait troublant du Québec d’aujourd’hui, brasse les généralités consensuelles et soulève un malaise réel que les deux cinéastes bien de leur ère nous invitent à regarder en face. Une belle claque pour sortir du coma.

KALIBRE : Combien de films avez-vous faits à ce jour?
Mathieu Denis : Au cours des cinq dernières années, j’ai tourné deux courts métrages et un long métrage, des œuvres de fiction dans les trois cas. Laurentie est mon premier long métrage.
Simon Lavoie : J’ai tourné sept courts ou moyens métrages de fiction depuis une dizaine d’années et depuis 2008, je me concentre plutôt sur le long métrage. Laurentie est mon second long métrage fiction après Le déserteur.
En quelques mots, Laurentie, ça parle de quoi?
Laurentie, c’est un portrait sans fard du Québec d’aujourd’hui. Il y a un climat d’anxiété, de colère, d’inquiétude et d’aliénation que nous sentons planer et que nous avons voulu rendre à travers Louis, le protagoniste du film. Louis est un jeune montréalais, « québécois de souche », en profonde perte de repères. Incapable de se définir, d’être au monde et d’assumer sa propre existence, il développe un étrange ressentiment pour son voisin de palier, Jay, un jeune anglophone d’origine étrangère.
Pourquoi le titre Laurentie?
« Laurentie », c’est le nom que souhaitaient donner certains intellectuels ultra-conservateurs des années 30, 40 et 50 à un Québec indépendant. Ralliés sous le slogan « Dieu, famille, patrie », plusieurs d’entre eux se réclamaient ouvertement des idéaux fascistes en vogue à l’époque. Opposés à l’idée de la démocratie, ils rêvaient d’une nation homogène : blanche, francophone et catholique.
Nous avons choisi ce titre d’une part parce qu’il fait écho à ce courant de pensée troublant, que nous avons tendance à occulter de notre mémoire collective, mais qui pourrait pourtant resurgir à tout moment. Tout particulièrement dans le Québec d’aujourd’hui, dont les habitants évoluent dans un brouillard opaque, ne sachant plus d’où ils viennent ni où ils s’en vont.
D’autre part, le mot « Laurentie », même pour ceux qui n’en connaissent pas le sens exact, évoque de manière puissante le territoire et l’histoire du Québec. De manière obscure, presque souterraine, nous avons l’impression qu’il fait vibrer quelque chose à l’intérieur de nous tous.
La société québécoise actuelle pour vous c’est…
Une société plongée dans une sorte de torpeur, de stagnation et de vide. Une société qui a manqué ses grands rendez-vous avec l’Histoire, qui a trop longtemps porté sa croix et qui est défaite par le dedans. Une société où les gens sont dépressifs et fuyants, ne sachant pas qui ils sont, d’où ils viennent et où ils vont. Un peuple confus et désarticulé. Un peuple en train de s’éteindre.
D’où vous est venue l’inspiration pour votre principal protagoniste?
De nous. Il aurait été trop facile, trop confortable de maintenir une distance rassurante avec notre sujet. Nous ne souhaitions pas le regarder de haut, comme s’il évoluait dans un microcosme dont nous ne faisons pas partie. Nous avions la conviction profonde que notre film aurait une plus grande valeur si, à travers celui-ci, nous nous exposions nous-mêmes.
Quel(s) malaise(s) avez-vous souhaité montrer dans Laurentie?
Nous avons ressenti l’urgence douloureuse de témoigner de nos existences : celles de jeunes Québécois vivant dans un état d’inertie, d’attente et de désœuvrement. Cette jeunesse, nous avons souhaité la dépeindre sans complaisance mais sans biais moralisateur, comme le simple produit du néant sidéral dans lequel est plongée notre société, ce Québec que nous retrouvons aujourd’hui dans un état de léthargie et de stagnation mortifère.
Il nous semblait impératif de représenter à l’écran cette société privilégiée, matériellement satisfaite mais souffrant d’une absence totale de repères. Un peuple naviguant à tâtons dans les méandres d’une identité collective en dérive et qui, incapable de se définir, semble de plus en plus confronté par l’Autre : par tout ce qui est en apparence différent de lui.
Avancez-vous une solution pour combler ce malaise?
Non. Nous n’en sommes pas là et nous ne croyons de toute façon pas que ce soit notre rôle. Nous ne cherchons pas à pointer à nos contemporains la voie à suivre. Nous ressentons simplement le besoin de porter un regard franc, sincère et lucide sur le monde dans lequel nous vivons.
Se retrouver dans les 9 films en compétition officielle de la section Focus du FNC, ça fait quoi?
Notre film a été vu à l’étranger, mais pas encore au Québec. Nous sommes impatients de pouvoir enfin le soumettre au regard des gens d’ici, de surcroît dans un festival que nous avons beaucoup fréquenté au cours des années.
Le FNC représente une belle occasion d’attirer un peu d’attention sur notre film, qui sortira en salles dans la foulée du festival, le 28 octobre prochain. Un film, c’est une œuvre d’art publique, qui prend tout son sens quand elle sort des mains de ceux qui l’ont créée. Nous espérons ardemment que notre film pourra être vu par le plus grand nombre, ici…
Ce qu’il y a de bien avec notre cinéma, c’est…
Qu’il existe. Combien de peuples de 7 millions d’habitants ont une cinématographie aussi vibrante que la nôtre? La vitalité de notre cinéma, c’est un exemple évident de notre volonté – souvent mal assumée – d’exister.
Que souhaitez-vous inspirer aux gens qui iront voir votre film?
Tout sauf l’indifférence. Laurentie, c’est un cri, c’est l’expression du vide abyssal et de la déliquescence de notre société. Cette vision de nous-mêmes est dure à supporter, mais nous espérons qu’elle aura l’effet d’une claque, d’un électrochoc sur ceux qui verront le film.
À travers Laurentie, nous hurlons parce que nous voulons nous sortir nous-mêmes de notre coma, de l’anesthésie profonde dans lesquels le relativisme, le confort matériel et le cynisme nous ont plongés.
Nous espérons que ce cri sera entendu, et qu’il donnera à d’autres l’envie de hurler à leur tour.
Un souhait pour le Québec de demain?
Nous souhaitons que le Québec se lève debout, qu’il se tienne droit. Qu’il assume sa propre existence.
Un jour, il faudra bien regarder nos frères humains et leur dire : « Je suis ».
KALIBRE :
Laurentie, qui met notamment en vedette Emmauel Scwartz, sera diffusé pour la 1re fois au Québec lors du Festival du nouveau cinéma (www.nouveaucinema.ca) :
Jeudi 13 octobre, 13h, Excentris (salle Parallèle)
Dimanche 16 octobre, 19h, Excentris (salle Fellini)
Le film prendra l’affiche simultanément à Montréal au Cinéma Parallèle et sur la « vidéo sur demande » d’Illico télé numérique le 28 octobre.
Pour plus d’information, visitez le : www.facebook.com/Laurentielefilm
La section Focus du FNC fait place depuis 6 ans à nos cinéastes (Québec / Canada), et présente cette année 19 longs métrages (9 en compétition – dont Laurentie — et 10 hors-compétition) et 31 courts métrages.
Bonne chance à Mathieu et Simon pour le Grand Prix Focus – Cinémathèque québécoise, du meilleur long métrage issu de la section Focus (1500 $ en argent et 3500 $ en services). Le jury de la section Focus est composé de Roberto Barrueco (directeur et fondateur de Mecal, Festival international de courts métrages de Barcelone), Gerardo Salcedo (directeur adjoint du Festival de films de Guadalajara et impliqué dans l’industrie cinématographique mexicaine depuis près de 30 ans), Edouard Raintrop (directeur des cinémas du Grütli à Genève et récemment nommé délégué général de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes).










